Tiers-lieux : nos nouvelles places publiques?

TIERS-LIEUX : NOS NOUVELLES PLACES PUBLIQUES?

COGITATIONS SUR LE TIERS-LIEU (1/5)

 

Cogitations sur le tiers-lieu est une série d’articles réalisée et dirigée par Léa Grac, immergée à la Cité Fertile dans le cadre de son stage de fin d’année de Master 1 Recherche en design de l’ENS Paris-Saclay. Léa Grac a choisi de travailler sur les structures de l’ESS : sa recherche porte aujourd’hui sur les relations entre sémantique, narration, ESS et tiers-lieux. L’enjeu des articles ici présentés est d’apporter un corpus théorique au projet de la Cité Fertile à travers les prémices d’une étude-action (lire la suite).

 

Le tiers-lieu passe dans l’idée et dans le faire

Lieu des tiers, le tiers-lieu rompt la dichotomie entre espace domestique et espace productif 1, entre la sphère sociale et la sphère privée pour proposer un interstice spatio-temporel 2 dans les pratiques du vivre ensemble. Expérimenté dès les années 60 aux Etats-Unis 3 à travers les volontés d’émancipation par le travail coopératif du mouvement hippie, notamment par le biais de la culture numérique libre et open source portée par Richard Stallman, le terme apparaît sur le papier en 1989 entre les lignes du sociologue Ray Oldenburg dans son ouvrage The Great Good Place 4. Le Third Place – troisième lieu – y apparaît comme un lieu hybride, un environnement social où se croisent les opinions et connaissances des citoyens  au sein d’un cadre informel et convivial.

 

«La définition proposée – Espace physique prévu pour accueillir une communauté afin de permettre à celle-ci de partager librement ressources, compétences et savoirs, en répondant aux critères établis par Ray Oldenburg. – est volontairement courte et n’est pas appelée à beaucoup évoluer à l’avenir. Nous pensons que s’il semble si difficile de définir les tiers-lieux, c’est précisément car la majorité des définitions existantes n’en sont pas. »

Tiers-lieux.be 5

 

Depuis 2010, les tiers-lieux se construisent sur le(s) territoire(s) français – on en dénombre plus de 1800 aujourd’hui selon France Tiers-Lieux – et sont de plus en plus présents dans les médias et dans l’imaginaire des citoyens. Cet élan médiatique surgissant en pleine crise sanitaire mondiale, présente les tiers-lieux comme de nouveaux modèles pour le monde d’après, comme des opportunités de relance économique et sociale.

Se passer d’une définition théorique commune ?

Lieux hybrides, intermédiaires, hors-normes, polymorphes, pluridisciplinaires,  modulaires,  multi-usages, FabLab, hackerspace, repair café, incubateurs, espaces de coworking, scènes culturelles…

Un panel de mots valises se déploient autour de ce concept de tiers-lieu. S’ils convergent bien souvent dans leurs modes de gouvernances horizontaux et leurs valeurs, il n’existe pourtant pas de modèle à priori qui les place rigoureusement sous la même enseigne. Initié dans les marges du système traditionnel, le concept de tiers-lieu attise de plus en plus les curiosités mais surtout les intérêts depuis la publication en 2018 du Rapport de la Mission Coworking; Territoire, travail, numérique – Faire ensemble pour mieux vivre ensemble réalisé par Patrick Levy-Waitz, président de la fondation Travailler Autrement. Dans ce rapport, le terme tiers-lieux est central et emprunte la définition de Movilab :

«Le Tiers-lieu est une configuration sociale qui se matérialise – le plus souvent – par un lieu physique et/ou numérique dans lequel est activé par l’action du concierge (ou facilitateur) un processus permettant à des personnes venues d’univers différents – voire contradictoires – de se rencontrer, se parler et créer ainsi un langage commun leur permettant de réaliser ensemble des projets.»

Cette définition à la fois globale et floue, indéfinie mais pour le moins dirigée, alimente l’idée que le tiers-lieu ne se fige pas dans des termes immuables mais dans des objectifs et des actions concrètes engendrés par cette activation d’un processus de mise en relation d’individus dans le but de créer ensemble. Le tiers-lieu, avant d’être un lieu, est d’abord une communauté en perpétuelle évolution. L’expert en socio-économie urbaine Raphaël Besson, met en exergue ce flou conceptuel qui persiste autour de la notion de tiers-lieu, mais nous propose néanmoins une classification de ces lieux hybrides : tiers-lieu d’innovation, d’activités, culturels, sociaux, de services et d’innovation publique. Dans le Rapport Mission Coworking de 2018,  on parle alors bien de tiers-lieux, et pas seulement de coworking bien que la question soit traitée sous l’angle du travail et du dynamisme économique par la construction de cette image de la fabrique des territoires. Il est d’ailleurs précisé dans le rapport qu’en réalité « […] le coworking n’est que la partie émergée de l’iceberg. Et le phénomène dont on parle le plus, car il semble parfaitement en phase avec la sociologie des journalistes et autres influenceurs. Mais le coworking n’est certainement pas la forme adéquate pour redynamiser tous nos territoires : ruralités, villes moyennes, espaces périurbains. Et il n’est pas toujours le plus collaboratif, hybride.»

C’est via ce rapport que l’État se saisit de la notion de tiers-lieu comme moyen de revitaliser des quartiers urbains ou ruraux (en particulier des territoires isolés numériquement). La limite dans le positionnement du gouvernement et des pouvoirs publics vis-à-vis des tiers-lieux serait de les cantonner à des objectifs productivistes à travers cette image d’espace de coworking jeune et dynamique, comme nouveau pôle d’innovation contemporain surfant sur la vague du tout numérique. A vouloir essayer de donner des définitions strictes, ces fabriques du territoires pourraient être restreintes. L’expérimentation et le développement des ces lieux nous dira dans quelles mesures ils pourraient devenir vecteurs d’une nomenclature fondatrice.

Générer des externalités positives

Ni réellement publics par leurs statuts, ni réellement privés par leur accessibilité, les tiers-lieux ont vocation à servir l’intérêt général notamment en proposant de nouvelles façons de penser la ville contemporaine et le vivre ensemble. Ces propositions se construisent à travers une diversité d’entrées propres aux lignes directrices des lieux et à leur contexte territorial. De manière générale, ils se retrouvent au moins dans leur volonté de diffuser des savoirs et savoir-faire – suivant le modèle de l’open source –, de promouvoir la culture – au sens large – et d’accompagner les initiatives des citoyens et des groupes locaux. Par leurs actions, les tiers-lieux cherchent à générer de la valeur à diverses échelles ; on parle souvent des tiers-lieux comme tremplin au dynamisme territorial, mais bien au-delà de la valeur économique, ces espaces génèrent de nombreuses externalités positives qui nécessitent le développement de nouveaux indicateurs comme par exemple le bien-être, l’équité et la soutenabilité.

Initialement, et dans toutes les langues latines, la valeur représente la force de vie 6. La création de valeur serait donc littéralement la création de conditions favorables au développement de la vie à toutes les échelles. En ce sens, les tiers-lieux pourraient revenir à cette essence de la notion de valeur en lui ré-insérant une valeur humaine mais surtout vitale par une réflexion sur les externalités – positives et négatives – générées sur l’ensemble du vivant.

A l’heure actuelle, les impacts des tiers-lieux restent souvent à l’état d’intuitions imprécises 7 issues de constats empiriques. Réfléchir à des outils et à des méthodologies 8 de représentations à la fois objectives et sensibles de ces externalités devient un enjeu majeur pour saisir le rôle des tiers-lieux et leur intérêt dans la fabrique du vivre ensemble et du territoire. En 2019, l’étude Mille Lieux fait déjà l’expérience d’une objectivation de l’impact des tiers-lieux sur leur territoire en choisissant de se focaliser sur quatre grandes thématiques : la transformation des territoires, l’évolution des rapports au travail, la transition écologique et la création de communs. En cherchant des indicateurs alternatifs, sont alors remises en question les grandes mesures nationales telles que le PIB et le PNB, car au final la grande question est : qu’est-ce qui compte vraiment?

 

«Nous refusons de réduire les tiers-lieux à des chiffres, de les ranger dans des cases ou d’en avoir une approche utilitariste. Volontairement, nous souhaitons aller au-delà du prisme économique qui s’en tiendrait au chiffre d’affaires généré ou au nombre d’emplois créés au sein de ces espaces.»

Mille Lieux, objectiver l’impact des tiers-lieux sur le territoire

 

Mettre l’usage au centre : des similitudes avec la place publique

Le tiers-lieu, souvent considéré comme utopie, a pourtant un topos – lieu – , qu’il soit physique ou non. Par ses valeurs prônant l’accessibilité à des communs et l’intensification de la vie citoyenne, le tiers-lieu se rapproche de l’image, mais surtout des fonctions pratiques et symboliques de la place publique. Place publique comme tiers-lieux sont des espaces sociaux structurant le territoire, l’un sous l’impulsion directe des pouvoirs publics, l’autre par le biais d’initiatives citoyennes et/ou entrepreneuriales.

Au-delà de son ancrage urbanistique, les notions d’espace et de place publique relèvent elles aussi presque de principes conceptuels. Depuis l’Antiquité gréco-romaine, la place publique – agora ou forum – concentrait à la fois des fonctions marchandes, religieuses, festives, mais elle était avant tout une estrade politique pour le peuple. Tout comme le tiers-lieu, cette agora se veut être une chambre d’écho pour la société civile et des lieux d’engagement pour les citoyens. On retrouve dans les mots de Françoise Choay, historienne des théories et des formes urbaines et architecturales, au sujet de la place publique cette même notion d’espace interstice que pour le tiers- lieu : « A la clôture du logement sur l’intimité familiale et à l’organisation interne spécialisée de cet espace domestique, répond en effet une spécialisation des espaces extérieurs comme espaces publics, lieux d’anonymat ou de rencontres informelles.»

Propre à leur territoire, ces deux espaces se proposent comme des articulations entre l’intime et le contractuel en mettant au centre l’élément de la vie en collectivité qui devient primordial dans l’espace public : la convivialité. Quand nos espaces du quotidien ne s’y prêtent pas toujours de manière évidente, l’espace du tiers-lieu cherche à la mettre en exergue.

 

«Le convivialisme est un mouvement philosophique qui prône «l’art de vivre ensemble» et qui permettrait aux humains de prendre soin les uns des autres et de la Nature sans dénier la légitimité du conflit mais en en faisant un facteur de dynamisme et de créativité.»

Alain Caillé – auteur du Manifeste du Convivialisme

Un multi-usage favorisé par une plasticité formelle

Bien qu’arborant des typologies et des caractéristiques matérielles différentes, tiers-lieux et places publiques se rejoignent dans leur plasticité d’ usages. Ces espaces sont propices à la conception d’aménagements spécifiques, sur mesure, et à l’accueil de structures modulaires et temporaires comme des marchés, spectacles ambulants, festivals, manifestations, etc.

Par son absence de bâti, la place publique laisse une certaine liberté quant à l’aménagement de son espace. Au fil des jours et des heures, elle est en métamorphose permanente tout en restant constamment un espace d’interaction sociale entre les acteurs urbains ; elle est la scène idéale pour la représentation collective de la société urbaine.

Si les tiers-lieux peuvent se retrouver dans des espaces extrêmement diversifiés d’un point de vue urbanistique et architectural (présence d’espaces extérieurs ou non, superficie des espaces, caractéristiques du bâti, etc), la place publique, elle, garde des invariables pouvant s’avérer limitant en termes d’ergonomie. Dans les années 50 avec la popularisation de la voiture, les places publiques ont été réduites à de simples espaces de stationnement au cœur des villes. Aujourd’hui, ces grandes étendues vides et minérales persistent, et les tiers-lieux s’offrent comme des opportunités de ré-inventer l’image et les fonctions de la place publique, en laissant plus de place à l’appropriation collective.        

 

« L’architecture des tiers-lieux culturels se réduit en effet souvent à la construction de grands plateaux, capables de s’adapter en permanence aux reconversions d’usages.»

Raphaël Besson, dans Les tiers-lieux culturels, chronique d’un échec annoncé

Construire des référentiels communs

Au-delà de la forme, l’informel a une place fondamentale aussi bien dans le tiers-lieu que dans la place publique. Chaque espace est propice aux croisements, à la rencontre et à la convivialité. Se voulant accessible à tous, tiers-lieux et place publique cherchent à décloisonner les publics afin d’impulser la construction de référentiels communs sur des fondations individuelles et diversifiées. Ce processus de co-construction implicite est d’autant plus favorisé lorsque les usagers de ces lieux partagent déjà subjectivement des points communs avec le lieu à travers l’espace perçu et vécu. Les usagers saisissent le paysage, ses caractéristiques esthétiques, son ambiance sonore, sociale, et c’est ce degré de lisibilité qui va leur permettre de s’identifier et de s’approprier plus facilement le lieu, favorisant ainsi une posture à un faire collectif, un faire communauté. Ces processus de marquage et de nidification se détachent d’un questionnement sur l’usage pur pour poser des qualités subjectives et implanter une identité propre à l’espace qui va permettre l’enracinement dans le lieu.

 

«L’enracinement c’est l’installation de l’être humain en un lieu qui devient son lieu de résidence, son lieu de réseaux-sociaux de proximité, son réseau de voisinage, ses habitudes. C’est là qu’il tisse son territoire, ses repères.»9

 

Les choix identitaires pris par les lieux ont une importance fondamentale dans leur visée inclusive. En tant que bien communs, ces espaces se doivent d’être pensés par et pour les citoyens sur place, et dépasser leurs fonctions symboliques et utilitaires préconçues.

Tiers-lieu, la place augmentée? L’exemple de la Cité Fertile

Installée depuis mai 2018 dans une ancienne gare ferroviaire SNCF sur la commune de Pantin, la Cité Fertile est un tiers-lieu d’un hectare implanté à la frontière du haut et du bas Pantin, aux portes du 19ème et 20ème arrondissement de Paris et de la commune d’Aubervilliers. Géré par Sinny&Ooko, à l’origine de plusieurs tiers-lieux sur Paris comme la REcyclerie, le projet s’insère dans une démarche d’urbanisme transitoire mené par SNCF Immobilier et prend comme ligne directrice l’expérimentation de la ville durable dans la ville.

 

«Ton premier lieu c’est ton lieu d’habitation, ton deuxième lieu c’est ton lieu de travail, ce ne sont pas forcément des lieux choisis. Le troisième lieu, le tiers-lieu, c’est un lieu de destination choisi. Ça change tout dans la tête de ceux qui y viennent, dans la tête de ceux qui le font, et dans la rencontre que ça crée.»

    Stéphane Vatinel – directeur Sinny&Ooko

Proposer un cadre des possibles

A travers un travail sur l’ancrage territorial du lieu, les équipes de Sinny&Ooko et de la Cité Fertile cherchent à créer des cadres de rencontres propices à la découverte ou à la consolidation de la sensibilité écologique des citoyens-citadins du haut Pantin en cours de gentrification depuis 10 ans et du quartier des Quatre Chemins. L’objectif latent est que chacun ait l’opportunité de prendre conscience de sa capacité à agir sur son quotidien et son territoire en se mobilisant, en créant du lien, en apprenant à consommer et produire autrement. Pour cela, la programmation culturelle du lieu ainsi que les activités mises en place en partenariat avec la municipalité, les associations, et les maisons de quartiers de la ville, tendent à répondre aux demandes et aux besoins des résidents du quartier.

Les confinements et les limitations de déplacement dus à la pandémie de COVID-19 ont permis aux riverains des Quatre Chemins de mieux s’approprier et user du lieu, de découvrir cette bulle d’oxygène inattendue au bord du chemin de fer. Avec la fin des restrictions et le retour d’un public plus large, le principal défi des équipes de programmation et de développement sur site va être de continuer à faire de la Cité Fertile un lieu du quotidien pour les gens du quartier.

Plus grand tiers-lieu d’Ile-de-France, la Cité Fertile œuvre pour devenir cet interstice fructueux à la rencontre des citoyens du haut et du bas Pantin, de Paris et de Seine-St-Denis. Pour Célia Banuls, chargée de développement chez Sinny&Ooko, le tiers-lieu doit avoir cette vocation de faire place publique, d’être un lieu qui est à tous, que chacun peut s’approprier sans pour autant le faire complètement sien, un lieu des convergences et des divergences, qui sert de support à la vie citoyenne de la ville. C’est ce débat fertile que se doivent de faire fleurir les tiers-lieux, avec une volonté d’unir les citoyens et redonner à la place publique un message fort au-delà du symbolique.

«Valoriser le champ des possibles, c’est aussi prononcer les espaces  afin de privilégier les échanges entre membres. Espaces de circulations, espaces de transitions, espaces de services, il ne peut pas y avoir d’espace déshérité ou relégué à une simple fonction

La Coopérative des Tiers-lieux

 

Le lieu, par ces espaces divers, se présente comme le cadre des possibles actuels et à venir. Bouger les tables, les chaises, à l’abri ou en extérieur, pour travailler, manger, discuter ou jouer ; chacun doit pouvoir être en interaction avec le lieu. Pour cela, l’équipe de Sinny&Ooko mise beaucoup sur une décoration et une scénographie chaleureuse avec l’envie de créer des cocons oniriques mettant tout le monde sur un même pied d’égalité. Cette volonté esthétique se couple à une grande diversité dans les matériaux utilisés. Vestiges de l’ancienne gare, comme les pavés et les poutres en bois, ou apport post-réhabilitation, ces matériaux illustrent une diversité des usages, reflétant des âges, des ambiances, des besoins et des pratiques.

Alternant entre espaces intérieurs et extérieurs occupés par des activités régulièrement en rotation (espaces de travail, épicerie solidaire, ateliers de jardinage), la cour intérieure modélise physiquement, cet espace des communs à l’intersection de tout et de tous. La diversité des espaces et leur grande surface est un réel atout pour la Cité Fertile, qui lui permet d’accueillir une grande capacité de publics et de multiples typologies d’activités.

Une première tentative de quantification

La Cité Fertile abrite de multiples activités économiques d’une part, comme la restauration et le bar, et d’autres plus difficilement quantifiables comme la programmation, l’ancrage territorial et les activités bénévoles sur site.

C’est dans une volonté de communiquer – en externe mais aussi en interne – ce que sème la valeur extra-financière produite par une entreprise de l’EE*SS – économie *environnementale sociale et solidaire – et de démontrer la mission d’utilité sociale du groupe Sinny&Ooko (agréé ESUS en 2020) qu’un premier bilan d’impact fait maison a vu le jour sous la direction de Marie Floquet, directrice stratégie et impact de Sinny&Ooko. Regroupant tous les tiers-lieux gérés par Sinny&Ooko (La REcyclerie, Le Pavillon des Canaux, Le Bar à Bulle, La Machine du Moulin rouge et la Cité Fertile), ce premier bilan tente de faire un portrait de l’année 2020 en mesurant et quantifiant les activités au delà de leur chiffre d’affaire.

En prenant pour bases les Objectifs de développement durable de l’UNESCO – répartis sur les différents tiers-lieux du groupe – les Guides de bonnes pratiques de l’ESS et plusieurs notions et définitions gouvernementales (ADEME, Ministère de la transition écologique), ce bilan cherche à représenter au mieux la progression des lieux aux regard de leurs objectifs d’impact communs : donner accès à des lieux de rencontre, démontrer que la culture est un ciment transformateur du vivre ensemble, et prouver que l’EE*SS peut être un acteur innovant et tout aussi prisé que l’économie classique.

En partant des objectifs d’impact définis par Sinny&Ooko, une matrice d’indicateurs est transmise aux responsables de chaque tiers-lieux qui vont se l’approprier et la répartir aux équipes de terrains. Parmi ces indicateurs on retrouve le nombre de visites effectuée sur chaque lieux, le nombre d’événements accueillis, d’abonnés sur les réseaux sociaux, mais aussi les thèmes abordés lors des interventions externes de  Sinny&Ooko, les initiatives zéro déchets menés sur les lieux, les personnalités invitées ainsi que de nombreuses photos illustrant l’activité des lieux d’une autre manière que par les chiffres et les mots. Pour Marie Floquet, plus la mesure est personnalisée, plus elle reflète la mission d’utilité sociale que l’entreprise s’est fixée.

Pour conclure

Abandonner la recherche d’un standard?

Bien qu’évoluant dans une culture qui reste frileuse face à l’incertain, il est aujourd’hui nécessaire d’accepter de laisser une part à l’indéterminé dans la conception et dans la vie des tiers-lieux, là est tout l’enjeu d’une démarche expérimentale. Cette indépendance de toute définition stricte permet de laisser une certaine liberté dans la création et la gestion de ces espaces qui se déploient comme de nouvelles places publiques “augmentées”. Bien que ce flou puisse créer des tendances en décalage des valeurs initiales et des phénomènes de standardisation induit par des demandes biaisées, cela laisse tout de même la place à des projets décalés et inspirants de se développer. La mise en place d’une labellisation Tiers-lieux et de parcours de formation professionnelle reste une avancée dans la reconnaissance du concept, encore faut-il qu’il n’en perde pas sa vocation expérimentale et humaine, et que les fabriques de territoires ne passent pas progressivement de la manufacture à une industrie standardisée.

Afin de diffuser de manière plus explicite l’impact des tiers-lieux sur le territoire et ses résidents, il devient nécessaire de trouver de nouveaux indicateurs pour valoriser des choses qui ne le sont peut être pas encore, comme l’engagement bénévole et citoyen, le bien être ou encore l’épanouissement personnel. Le concept de tiers-lieu, basé sur la pluralité de ses formes et applications, a probablement vocation à ne pas avoir une définition issue d’un consensus théorique, mais à en générer des milliers, chacune propre à son espace référent et à ses acteurs-usagers. Ce n’est pas le lieu qui fait tiers-lieux, c’est la réflexion collective et constante qui l’alimente et le fait grandir.

 

«[…] un tiers-lieu c’est avant tout un collectif de personnes, implanté dans un territoire, développant l’ambition de créer du bien commun. La dimension collective est essentielle pour ce type de projet. Le fait qu’il y ait plusieurs activités qui s’opèrent au sein d’un même lieu ne suffit pas à faire tiers-lieu.»

Chloé Rivolet – Responsable réseaux chez Coopérative des tiers-lieux

Renouveler et compléter le rôle de la place publique

Pour Françoise Choay et Pierre Merlin, la place public serait un organe urbain dans une société qui en a perdu l’usage. Pensé comme les nouveaux espaces publics, les tiers-lieux renouvellent et diversifient les conditions d’accès et d’usages à des activités et des services en accord avec leur temps et à destination de tous les citoyens. N’étant pas des structures juridiquement publiques, les tiers-lieux possèdent chacun leurs orientations et leurs convictions politiques, et peuvent difficilement rester complètement neutres. Néanmoins, ils partagent tous une ouverture propice à la discussion et au partage d’opinions. Ce sont les nouvelles agora des citoyens désireux des changements pour le monde de demain.

Implanté principalement dans les quartiers prioritaires de la villes, les centres villes éteints et les zones enclavées, le tiers-lieu est destiné à proposer des opportunités multiples aux résidents de leur territoire. Plus ce territoire est restreint, plus l’impact sera important. Plutôt qu’une place pour la ville, le tiers-lieu agit comme une deuxième maison de quartier.

 

 « Le Tiers Lieux au final ce n’est qu’un outil. Le Tiers-Lieux en lui-même n’apporte pas de solution. Il apporte juste la possibilité aux gens de s’approprier ces nouveaux modèles et d’essayer d’en faire quelque chose de positif. »

Pierre Trendel – Co-fondateur du Mutualab à Lille

 

Au cours de l’Histoire, les places publiques ont été révélatrices du mode de vie urbain; aujourd’hui, les tiers-lieux sont les miroirs des possibles (à venir).


1. Dichotomie déjà fragilisée par l’augmentation du télétravail provoquer par la crise sanitaire du COVID19

2. Dans un contexte territorial et une temporalité définie.

3. Les ordinateurs des années 1960 étaient livrés avec des logiciels accompagnés de leurs sources que les clients pouvaient modifier et étendre. Le mouvement open source (ou freeware) à proprement parlé en 1998.

4. Oldenburg Ray, The Great Good Place, Cafes, Coffee Shops, Community Centers, General Stores, Bars, Hangouts, and How They Get You through the Day [1999], Boston, Da Capo Press, 1999

5.Tiers-lieux.be est une initiative qui a pour but d’offrir une définition “dictionnaire” du terme tiers-lieu. Ste web : https://tiers-lieux.be/

6. Doit-on reconsidérer les richesses? entretien avec Patrick Viveret, philosophe français, podcast “Dites à l’avenir que nous arrivons, Les Éclaireurs [En ligne]

7. Introduction de l’Étude Mille Lieux [En ligne]

8. Par exemple, la plateforme Commune Mesure propose une démarche d’identification, de mesure et de valorisation des impacts des lieux hybrides, portée par un collectif d’acteurs et de structures issus du monde des tiers-lieux, de l’urbanisme et de l’ESS.

9. Source : http://thesis.univ-biskra.dz/1883/4/1_9%20La%20place%20Publique_Notions%20et%20Appropriation.pdf


RÉFÉRENCES

Ouvrages

OLDENBURG Ray, The Great Good Place, Cafes, Coffee Shops, Community Centers, General Stores, Bars, Hangouts, and How They Get You through the Day [1999], Boston, Da Capo Press, 1999

CAILLÉ Alain, Pour un manifeste du convivialisme [2011], Le Bord de l’eau, coll. « Documents », 2011

Second Manifeste du convivialisme. Pour un monde post-neolibéral. [2020], Actes Sud, Questions de société, 2020

 

Articles 

BURRET Antoine, «Étude de la configuration en Tiers-Lieux : la repolarisation par le service.», thèse soutenue en 2017 [en ligne] https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01587759

IDELON Arnaud, «Tiers-lieux, de l’initiative à la commande», AOC Media, 11 novembre 2019 [en ligne] https://aoc.media/analyse/2019/11/11/tiers-lieux-de-linitiative-a-la-commande/

Entretien de Patrick Levy Waitz par Muriel Jaouën, «Patrick Levy Waitz : les tiers-lieux, relais de la révolution du travail», l’Observatoire de la compétence métier, 10 mars 2020 [en ligne] https://www.observatoire-ocm.com/interviews/patrick-levy-waitz/

BESSON Raphaël, «Les Tiers-lieux : un flou conceptuel persistant» [en ligne] https://journals.openedition.org/ocim/2575

LEVY WAITZ Patrick, «Rapport Mission Coworking – Faire ensemble pour mieux vivre ensemble», 2018 [en ligne] http://s3files.fondation-ta.org.s3.amazonaws.com/Rapport%20Mission%20Coworking%20-%20Faire%20ensemble%20pour%20mieux%20vivre%20ensemble.pdf

«Fabrique de territoire : 80 premières labellisations», dossier de presse du ministère de la Cohésion des Territoires, 3 février 2020 [en ligne] https://www.cohesion-territoires.gouv.fr/sites/default/files/2020-02/20200203_dp-tiers-lieux.pdf

Étude «Mille-Lieux : objectiver l’impact des tiers-lieux sur le territoire» [en ligne] https://www.banquedesterritoires.fr/etude-mille-lieux-objectiver-limpact-des-tiers-lieux-sur-les-territoires

«La place publique : notion et appropriations», Université de Biskra [en ligne] http://thesis.univ-biskra.dz/1883/4/1_9%20La%20place%20Publique_Notions%20et%20Appropriation.pdf

«Place publique», Art Urbain [en ligne] https://www.arturbain.fr/arturbain/vocabulaire/francais/fiches/place_publique_nouvelle_version/fiche_interactive/impression/int.pdf

«La Place dans son contexte historique», Université Côté d’Azur [en ligne] https://unt.univ-cotedazur.fr/uoh/espaces-publics-places/la-place-espace-public-cle-de-la-ville-europeenne/

«Rapport tiers-lieux à l’usage des collectivités», Coopérative des Tiers-lieux, 2018 [en ligne] https://coop.tierslieux.net/wp-content/uploads/2018/02/Rapport2018-RNA.pdf

«Tiers-lieux : un horizon de résilience et d’activation locale?», Demain la ville, 25 février 2021, [en ligne] https://www.demainlaville.com/tiers-lieux-un-horizon-de-resilience-et-dactivation-locale/

Bilan 2020 Cité Fertile [en ligne] https://citefertile.com/bilan-2020-de-la-cite-fertile/

Bilan d’impact social et environnemental Sinny&Ooko [en ligne] https://www.sinnyooko.com/2020-1er-bilan-impact-de-sinnyooko/

 

Podcast / vidéos

Doit-on reconsidérer les richesses? entretien avec Patrick Viveret, philosophe français, podcast “Dites à l’avenir que nous arrivons, Les Éclaireurs

https://www.franceculture.fr/emissions/les-rencontres-de-petrarque/dans-quel-monde-vivons-nous

Interview Stéphane Vatinel par La Ruche qui dit Oui!, [en ligne] https://youtu.be/BpEmlnOz7Ts

 

Sites Web

France Tiers-Lieux [https://francetierslieux.fr/les-tiers-lieux-en-france/]

Movilab [https://movilab.org/wiki/Accueil]

Sinny&Ooko [https://www.sinnyooko.com/]

Coopérative des tiers-lieux [https://coop.tierslieux.net/]

Tiers-lieux.be [https://tiers-lieux.be/]


Cogitations sur le tiers-lieu

COGITATIONS SUR LE TIERS-LIEU

5 ARTICLES AUTOUR D'UN CORPUS ÉLARGI

 

Cogitations sur le tiers-lieu est une série d’articles réalisée et dirigée par Léa Grac, accompagnée de Célia Banuls, Jacyntha Serre, Marie Floquet ainsi que l’équipe de la Cité Fertile et de Sinny&Okoo dans le contexte de son stage de fin d’année de Master 1 Recherche en design de l’ENS Paris-Saclay d’avril à mai 2021. À travers 5 articles et sur une temporalité de 2 mois, elle y propose un court aperçu des concepts clés développés sur le site de la Cité Fertile.

L’ensemble des thématiques traitées dresse le tableau d’un héritage théorique dans lequel la Cité Fertile s’insère et contribue. L’apport de références théoriques fournie est mis en échos avec les pratiques mises en place à la Cité Fertile, à l’aide :

– d’un point de vue extérieur, par un travail de documentation ;

– d’un point de vue intérieur, par des échanges avec l’équipe du lieu.

«Issue d’une formation universitaire en design général, j’ai toujours eu un regard transdisciplinaire sur les thématiques que j’ai eu à traiter. Pour moi, le design – et surtout la recherche en design – a cette capacité à croiser des domaines auxquels nous nous sentons intimement liés pour proposer une réponse qui nous est propre. A travers des méthodologies sensibles, mettant à l’œuvre une posture créative et artistique, le designer, et d’autant plus le chercheur en design, va puiser dans sa propre expérience pour traiter son sujet. 

Je suis entrée en  première année du Master Recherche en design de l’ENS Paris-Saclay avec l’envie de travailler sur les structures de l’ESS. Peu à peu, mon projet s’est affiné pour arriver à sa forme actuelle mêlant sémantique, narration, notion de valeur et tiers-lieux. Cette série d’articles a pour vocation de poser des mots sur le projet de la Cité Fertile en les insérant dans un corpus théorique élargi. Mêlant ma posture d’étudiante-chercheuse avec la pratique de terrain des équipes de la Cité Fertile et de Sinny&Okoo dôtés de leur vocabulaire propre, cette série d’articles propose une rencontre entre mon regard extérieur et les actions sur site. »

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